Ce n'est plus pareil. Ce n'est plus cette cavalière tremblante. Ce n'est plus de la peur qui me serre le ventre. Ce n'est plus ce cheval terrifiant, avec son air menaçant. Ce n'est plus non plus
la première fois, et pourtant, il y a un petit air de nouveau dans tout cela. Je dépose mes affaires, le regarde. Il me rend cette oeillade avec une nouvelle expression. Parfois, je me dis qu'il
est heureux de me voir, depuis quelques temps. Peut-être. En tout cas, je ne me sens pas repoussée.
Alors évidemment, il est chiant. Le moindre coup de brosse est toujours suivi d'un coup de pied. Ses dents s'approchent parfois un peu trop. Mais bon, c'est lui, quoi. Je sais ne pas me laisser
faire, je sais aussi pourquoi il fait ça. Pas de vraie dispute donc, plutôt des chamailleries que je connais par coeur. Mais lorsque je lui passe les harnachements, je me demande un peu comment
vont se passer les choses. Ça, c'est nouveau, depuis que notre histoire a repris. Mais tout se passe bien, j'ai entre les mains un brave cheval.
Entre les doigts aussi, d'ailleurs, d'après ce que je remarque une fois à cheval. Léger, calme, attentif, il est à son travail et je ne crois pas me souvenir l'avoir eu aussi bien un jour. Est-ce
mon expérience ou la sienne qui nous fait autant de bien ? Je n'arriverai pas à trancher là-dessus. Tout ce que je sais, c'est que ce que j'ai sous ma selle n'est plus tout à fait Gargantua et
que je ne suis pas prête de regretter de m'être mise en selle.
L'heure se passe à merveille, je plane malgré quelques dérapages incontrôlés du style : "Oh, je vais partir au galop comme un taré et te laisser rebondir sur ta selle tel le crapaud ridicule".
Mais pour le reste, je descends de cheval (re)conquise, et suis plus reconnaissante que jamais. Si je me cherchais une motivation pour me mettre en selle ces derniers temps, je crois qu'elle est
là, toute désignée.
19h30. Les portes de l'arche sont fermées depuis longtemps et seules trois bénévoles restent dans le bureau, au chaud et au calme. Les aboiements se sont tus depuis quelques temps, à l'exception
des vagues pleurs des chiens les plus las. Une meute de loups hurlants qui crie à qui veut bien l'entendre que la vie en box devient trop pesante. Un bruit assez insupportable, si on va par
là.
Mais peu à peu, c'est une autre ambiance qui se crée. Les pleurs se transforment en cris. Les chiens aboient avec énervement inhabituel à cette heure-là. Personne n'entre pourtant, et nous
n'avons pas bougé depuis plusieurs minutes. Et cette tension monte et se traîne. Bientôt, nous le prononçons comme une évidence : il se passe quelque chose. Alors nous sortons en trombe et nous
nous retrouvons au milieu d'une agitation bien singulière. Les chiens sautent, se battent, aboient... Et là, nous levons le nez. Une phrase, une seule, aussi surréaliste qu'elle soit, sort de
notre bouche : "Il y a un chien sur le toit !"
Croisé labrador noir, il nous regarde d'un air un peu perdu. Le ciel noir derrière lui, la vue en contre-plongée, les yeux éclairés d'une lueur étrange, lui donnent un air effrayant de chien
sauvage. Un filet de bave coule de ses babines et aussitôt, des images d'épidémie nous viennent en tête. Mais avant tout, un mot d'ordre : le sortir de là.
Nous tendons les bras à ce pauvre malheureux. Il remue vaguement la queue en nous jetant des regards dépités. Il aimerait descendre, cela se voit aux légères impulsions qu'il donne à ses pattes
de temps à autres, mais ne sait visiblement pas comment faire. Pas plus que nous.
Toutes les chaises que nous pouvons rassembler sortent alors du bureau - faute d'escabeau -, et l'une des bénévoles se remet au travail, tend les bras, appelle, tout en empêchant le chien de
sauter n'importe comment.
Ça a bien duré dix minutes. Sans doute moins, mais le temps paraît toujours très long dans ces cas-là. Et puis, sans trop savoir comment, le chien descend dans nos bras. Je le serre, de toutes
mes forces, en m'assurant qu'il a bien la laisse. Nous le posons par terre, il marche, normalement. Il remue toujours la queue, comme prêt à partir en balade. Nous le ramenons dans le bureau, au
chaud, et au calme revenu. Là, je le regarde. Il a ce regard égaré, ces babines qui pendent. Et pas de dent. Soudain, comme une évidence, son nom m'apparaît : "Bordel, c'est Ebène !".
Ebène, comme le croisé labrador calme qui ne bouge pas en laisse. Ebène comme le chien toujours content, où qu'il soit. Ebène comme un chien un peu simplet mais surtout d'une gentillesse sans
borne. Pas le genre à poser des problèmes. Et pourtant, ce soir, nous l'avons retrouvé sur le toit.
Le chien regagne son box. Il remue la queue. Il énerve encore tous ses camarades en passant devant leurs boxes. Il remue la queue, de plus en plus.
Ce soir là, Ebène s'est offert une balade un peu particulière.
Sacré Ebène.
"Bonjour, on cherche un petit chien"