Indécise
Il est 17h parce que ce genre de choses se produit toujours à la fermeture. On sonne au portail. Je coule mes derniers jours à l'arche. Derniers espoirs de placements. Derniers jours d'un été passés à recueillir la moindre goutte de ce qui pourrait incarner un bon souvenir, quelque chose d'agréable. Alors je bondis, je cours, je vole pour aller accueillir les visiteurs. En réalité, il s'agit d'une dame, seule. Elle vient pour un chaton. Ça tombe bien, on n'en manque pas...
Je la conduis à la chatterie et lui présente les deux boxes indiqués par la responsable-en-manteau-rose. Dans le premier, un amas de tigrés, déjà grands. Ceux qui ne plaisent pas. Ceux qui nous resteront sur les bras jusqu'à l'année prochaine. Dans le second, quelques beaux chatons mais surtout, ils sont déjà tous trop grands pour inspirer la tendresse qu'inspire d'ordinaire un chaton. Tous, sauf deux.
Fidji et Félix. Arrivés avec leur mère, Féline -on peut deviner à son nom qu'elle n'a pas eu ses chatons à un âge décent...-. Tous trois intégrés le jour même dans le box. Les deux petits semblent bien égarés dans ce grand espace peuplé de grands chats. Ils sont serrés l'un contre l'autre. Une tigrée, un noir et blanc. Deux mois à peine. Minuscules, l'air perdu. Alors, sur qui se porte le regard de la dame, à votre avis...?
Je ne suis pas surprise mais ne dis rien. Et puis quelle importance ? S'ils peuvent partir, tant mieux... Elle les regarde, les détaille. Une tigrée, un noir et blanc. Encore craintifs, les deux chatons ne réagissent pas vraiment à ses caresses et sortent les griffes si elle tente de les arracher à leur panier. Je lui explique que c'est normal, lui raconte comment vivent les chats ici. Elle écoute et comprend. C'est visiblement quelqu'un de bien, elle veut un chaton, c'est tout. Et maintenant qu'elle a repéré ces deux là, elle ne les lâche plus. Nous discutons. J'avoue, et sans honte, j'ai essayé de l'influencer pour qu'elle prenne Fidji. Rien à voir avec une quelconque préférence de ma part, je ne connaissais pas ces deux chats. Mais à leur couleur, je devine aisément qui partira le plus facilement. Il s'agit juste d'égaliser les chances...
Nous sommes restées environ une heure. Une heure pendant laquelle elle balançait, hésitait, regardait tour à tour chacun des deux chats. "Et vous dites que la petite partira moins bien ?". Espoir. Et puis finalement, une phrase franche : "Ecoutez, je suis incapable de me décider ce soir". Le fait est qu'elle reviendra une fois son choix fait. Si vous saviez combien de fois nous entendons cette phrase, et combien de fois les gens reviennent réellement...! Mais cette fois, j'y ai cru.
Et le lendemain, elle était là. Je la ramenai au box des deux chatons sans hésiter. Et je ne vous mens pas, elle a bien mis une demi-heure de plus à se décider. Je le prenais à la plaisanterie. Certes, j'étais pendant ce temps moins efficace que ce que j'aurais pu être. Mais de toute façon, un chat allait partir, ça vaut bien un peu de temps perdu non ?
J'aurais pourtant aimé que ce soit Fidji qui parte ce jour là. La suite a été toute autre. Chute banale, sans originalité. C'est Félix qui est parti. Une tigrée, un noir et blanc. L'un a une maison, l'autre prend de l'âge en box, qui plus est sans son frère.
Je ne blâme pas cette dame, je ne suis même pas sûre que ce soit la couleur qui l'ait influencée. Je blâme davantage tous ceux qui sont passés devant un chat tigré sans même le regarder. Parce qu'un beau tigré, bien robuste et agile, c'est parfois bien mieux qu'une tricolore ou un roux adoptés parce qu'ils sont beaux.
En attendant, je souhaite à Félix tout le bonheur possible et à Fidji une vie meilleure que celle qu'elle a pour le moment...