Quel animal, pour qui ?
S'il y a bien une chose que j'ai pris goût à faire cette année, c'est accueillir les gens. Non pas que ce soit toujours agréable : souvent, ils viennent pour rien. "Pour voir". "On fait le tour". "Non non, on regarde juste". Bon, une fois l'envie de leur répondre "mais, ce n'est pas un zoo ici..." refoulée suffisamment loin, je leur adresse mon plus beau sourire et me montre la plus chaleureuse possible. On n'est pas des commerçants, on n'est pas là pour vendre, n'empêche que ça n'empêche pas de bien recevoir les gens, d'aller dans leur sens quand ils en ont besoin. Ils viennent voir cette fois mais s'ils revenaient ? Et on n'est jamais à l'abri d'un coup de coeur, même à la première visite...
Mais il y a aussi les gens qui viennent avec un objectif plus précis. "On vient pour un chien/un chat". Quelle que soit la fin, j'adore cette phrase. A chaque fois que je l'entends, j'ai un sourire jusqu'aux oreilles. Alors, je cache généralement mon plaisir en ouvrant le portail d'un coup de poignet plus ou moins classieux - il coince ce foutu portail ! -, et, selon que nous devons nous rendre au chenil ou à la chatterie, je fais rentrer les visiteurs, ou les rejoins à l'extérieur. Puis, sur le chemin qui nous mène aux boxes, j'établis le portrait de l'animal qui pourrait leur convenir.
Il y a plusieurs questions fondamentales à poser. En quelques phrases et avec ce que les adoptants veulent bien dire, il faut savoir dans quelles conditions l'animal va vivre. Pour l'instant, on n'en est pas à savoir si l'animal sera bien, il faut surtout savoir ce que les gens recherchent, et attendre qu'ils aient trouvé l'animal idéal avant de les bassiner avec le contrat. Après tout, ce n'est pas encore important. Ça le deviendra dans les minutes à venir, s'ils souhaitent adopter.
En vrac, les questions me viennent. D'autres animaux ? Appartement, maison ? Grand jardin ? Quelle présence à la maison ? Je m'adapte aux gens. Beaucoup répondent à côté de la question, ou sont peu enclins à parler : "On peut voir les chiens s'il vous plaît ?". Alors, je laisse tomber, peu importe, nous verrons bien en fonction du chien sur lequel ils posent leurs regards. Mais je préfère prévenir avant. D'autres se lancent dans de grands discours. Sur leur précédent chien, comme ils l'aimaient, ses habitudes. Parfois, ce sont eux qui posent les questions : que mangent nos chiens, comment vivent-ils ? J'adore ces questions. J'y réponds avec le plus de précision possible, j'engage le dialogue, déjà bien lancé. Il y a aussi les curieux qui me demandent ce que je fais. Je réponds alors avec les yeux qui brillent et un large sourire : "Je suis bénévole". Et puis il y a les inquiets : "Ça coûte combien, d'adopter un chien ?". Je donne le prix, mais précise toujours que les soins vétérinaires sont faits - ou le seront - aux frais du refuge, que la somme est payable en trois fois, bref, que l'on s'arrange toujours. Nous ne sommes pas des commerçants.
Au fil de la conversation - ou du pesant silence - nous arrivons devant les boxes. Quand ce sont ceux des chiens, je longe l'allée devant les gens, je tremble un peu, souvent. Pour qui sera-ce cette fois ? Je surveille leurs regards. Dès qu'ils se posent sur l'un des chiens, je me mets à décrire, presque mécaniquement, le chien. Je donne quelques histoires sur lui, quand j'en ai à raconter. Je précise son temps de refuge, ses qualités. Et puis je me tais tandis que je les vois réfléchir. Souvent, ce n'est pas pour adopter le chien, mais cela arrive qu'ils me demandent de le sortir. Mais la plupart du temps, nous continuons, et je répète la même manoeuvre pour chaque chien qu'ils regardent. En passant, je glisse quelques paroles aux chiens, passe ma main au travers de la grille. Au début, je trouvais que cela risquait de donner de mauvaises habitudes aux gens, qui ne connaissent pas les chiens, mais en fait, ils ont un peu peur et n'osent pas m'imiter. Cela me permet donc de dire bonjour aux plus câlins, de me faire baver dessus allègrement par ceux qui en ont envie, sans prendre de risque.
Souvent, il faut l'avouer, ils repartent sans chien. Ils en ont sorti un, pour voir. Ils reviendront, disent-ils. Mais ils ne reviennent jamais et le chien reste là. Parfois, ils repartent avec un chien à l'arrière de la voiture. Et nous restons à trois ou quatre, à les regarder partir, et nous discutons du placement : bon, mauvais, le chien sera-t-il bien ? "Attends, ils ont trois hectares de terrain !", "il y a un chat, j'espère que ça va aller", "tu crois que ça ira avec leur fils ou...?"... Nous commentons. Rarement méchamment, après tout nous devons quelque chose à ces gens...
Lorsque les choses se passent en chatterie, c'est un peu différent. Déjà, il y a autour de nous un trio de monstres qui viennent aboyer sur les adoptants - "Rafal, dehors !!" -, et puis tout se passe dans une petite pièce, devant, en ce moment, un unique box. "Oh, je pensais que vous en aviez plus..." Et l'invariable : "Ne vous en faites pas, ils arrivent bien assez tôt !". En ce moment d'ailleurs, ils sont arrivés, et les portées s'entassent dans les plus petits boxes, ceux que les gens ne peuvent pas encore regarder.
Cette fois, je n'hésite pas, je rentre dans le box. "Rentrez, n'hésitez pas". Les gens ont parfois un peu peur. Alors je me contente de leur parler de derrière la grille, en leur présentant chaque chat. Le regard est souvent cruel : "Non, pas celui-là". Je comprends qu'on ne veuille pas s'engager pour un chat qui ne plaît pas, et je suis la première à dire que ce serait une erreur. Mais c'est toujours un peu triste à entendre.
Parfois, il y a des phrases qu'on ne supporte plus. "Trop vieux"... Souvent, le chat a un an, est au mieux de sa forme et a encore le comportement d'un chaton. Mais c'est l'aspect qui rebute, on a l'impression de rater une partie de la vie du chat, surtout que les gens sont depuis des années habitués à voir la chatte de la maison mettre bas et à voir ses petits grandir... On aura du mal à changer les mentalités.
Souvent, là encore, les gens repartent sans adopter. Ils reviendront quand les chatons seront arrivés, disent-ils. Mais ils ne reviennent jamais, entre-temps ils ont trouvé dans une portée de particuliers, gratuitement, ils ont pris le chaton le plus mignon. Celui qui ne sera jamais identifié ni stérilisé. Celui qui finira comme tant d'autres finissent parce qu'aucune précaution n'est prise.
Je me souviens de mon premier placement chat. Les gens ne pensaient pas du tout repartir avec un animal. Ils avaient regardé le chat fin, un bleu, adorable, se lover dans mes bras. Et cette phrase qui ne m'avait jamais paru si magique : "On prend un chat ?".
Mine de rien, là encore, ça finit souvent mal : pas de placement. Et le petit "t'auras pas ton salaire (de bénévole) !" qui va avec. Mais je crois que la seule fois, sur les dix autres, où ça finit par un placement, rattrape tous les échecs du monde.
A Dino, Eagle, Sirius et Ebène !